Chroniques nippones - Irrégulebdomadaire

Numéro 21 - février 2002


 
Onsen

Les sources thermales sont très nombreuses au Japon et depuis des temps immémoriaux les Japonais en profitent. Les visites aux sources chaudes n'étaient pas seulement faites pour se relaxer, mais aussi à titre curatif. De nos jours les bains thermaux sont encore une des destinations de vacances les plus populaires, beaucoup ont été modernisés et parfois transformés en grands complexes de vacances (pour le pire et pour le meilleur). Selon la loi japonaise de 1948 sur les sources thermales, seules les sources dépassant une température de 25 degrés et/ou contenant certains éléments minéraux précis peuvent être appelées onsen. On en recense à ce jour près de 2500. Un nombre aussi élevé n'est guère surprenant dans un pays volcanique comme le Japon. 

La source thermale de Dôgo, dans la préfecture de Ehime est réputée pour être la plus ancienne du Japon. Selon la tradition, de nombreux empereurs légendaires ou de l'histoire la plus ancienne du Japon vinrent s'y baigner pour se soigner. Outre la source de Dôgo, on trouve mention des sources de Arima (Kobe) et Shirahama (préfecture de Wakayama) dans les textes historiques des Nihon Shoki, ce qui nous fait remonter au 8ème siècle. La relation entre les sources thermales et la religion est étroite. Des sanctuaires shintoïstes sont souvent bâtis à proximité des sources thermales et des statues bouddhistes élevées dans leur voisinage. On peut ainsi se purifier non seulement le corps, mais aussi l'âme en se rendant dans un onsen

Gotô Konzan, un docteur de Edo (ancien nom de Tokyo), remarqua les effets des bains thermaux sur certaines maladies et en 1709 commença la première étude médicale sur les sources thermales, préconisant leur utilisation pour traiter diverses affections. Après la seconde guerre mondiale, des "hôpitaux thermaux nationaux" furent créés, permettant les cures médicales dans le pays entier. 

La carte ci-contre indique les principaux centres thermaux du Japon (il y en a encore beaucoup d'autres). 
1 - Kawayu-onsen (Hokkaido, district de Kawakami) 13 - Hakone-onsen kyô (Préfecture de Kanagawa)
2 - Jôzankei-onsen (Hokkaido, ville de Sapporo) 14 - Atami-onsen (Préfecture de Shizuoka)
3 - Noboribetsu-onsen (Hokkaido, ville de Nobboribetsu) 15 - Itô-onsen (Préfecture de Shizuoka)
4 - Sukayu-onsen (Préfecture de Aomori) 16 - Isawa-onsen (Préfecture de Yamanashi)
5 - Nyûtô-onsen (préfecture de Akita) 17 - Gero-onsen (Préfecture de Gifu)
6 - Zaô-onsen (préfecture de Yamagata) 18 - Shirahone-onsen (Préfecture de Nagano)
7 - Tôgatta-onsen (préfecture de Miyagi) 19 - Awara-onsen (préfecture de Fukui)
8 - Echigoyuzawa-onsen (préfecture de Niigata) 20 - Arima-onsen (préfecture de Hyôgo)
9 - Nasu-onsen (préfecture de Tochigi) 21 - Shirahama-onsen (préfecture de Wakayama)
10 - Kinugawa-onsen (préfecture de Tochigi) 22 - Dôgo-onsen (préfecture de Ehime)
11- Ikaho-onsen (préfecture de Gunma) 23 - Beppu-onsen (préfecture de Ooita)
12 - Kusatsu-onsen (préfecture de Gunma) 24 - Yufuin-onsen (préfecture de Ooita)
Onsen kyô = un endroit où on trouve beaucoup de petits onsen.  25 - Ibusuki-onsen (préfecture de Kagoshima)

Dans la vie contemporaine, cette profusion de sources thermales se traduit par un nombre annuel élevé de visites. Il n'est pas rare qu'un établissement public de bains thermaux soit à proximité du domicile d'une personne et qu'elle s'y rende plusieurs fois par an. Dans la petite ville où j'habite existe, par exemple, un bain thermal municipal. Un service de bus spécial passe une fois par semaine dans chaque quartier pour y emmener les habitants qui habitent trop loin et ne disposent pas de voiture pour s'y rendre. À côté de cet établissement, un grand distributeur d'eau thermale est à disposition et pour 50 yens, on peut y remplir des bidons d'eau pour pouvoir prendre son bain thermal à la maison.

Beaucoup de ryokan (auberges traditionnelles japonaises) sont installés à proximité de sources thermales. Certains disposent de leur propre bain thermal, avec même parfois (comble du raffinement) un bain privé joint à une chambre, ou offrent à leurs hôtes la possibilité d'utiliser un bain thermal proche. On peut y combiner les plaisirs gastronomiques à ceux d'un bain bien chaud dans une eau bénéfique pour la santé. Comme dit plus haut, les onsen sont souvent un but de voyage. C'est même parfois un but de voyage d'entreprise. Ainsi la sortie annuelle des professeurs du lycée T. est chaque année dans un ryokan différent mais disposant toujours d'une source chaude. On se baigne, on se revêt ensuite d'un yukata (kimono léger de coton) avant d'aller festoyer et de dormir ensuite pour la nuit dans le ryokan. 

Les règles à suivre quand on se rend dans un onsen sont les mêmes que pour prendre un bain (expliquées ici). On n'y portera que sa tenue d'Adam (respectivement d'Ève). On y prend ses affaires de toilette (savon, brosse, etc.) et éventuellement une petite serviette pour protéger son intimité menacée ;-). Les bains sont presque toujours séparés hommes femmes, même s'il existe encore (paraît-il) quelques bains communautaires. Ne pas s'étonner de voir une vieille dame (habillée) qui entre dans le bain des hommes. C'est la nettoyeuse, qui passe de temps en temps astiquer l'endroit. De même, beaucoup de pères y emmènent leurs filles en bas âge sans que cela ne semble déranger qui que ce soit. Dans la partie des femmes, je ne sais pas ce qui se passe...;-).

Pour en savoir un peu plus sur le sujet vous pouvez aller voir la page sur les onsen de la région du Hokuriku.

 

Saint Valentin

La Saint Valentin est abondamment pratiquée au Japon. Mais son contexte a subi des variations amusantes et particulièrement révélatrices de la mentalité japonaise. 

Commençons par examiner comment elle est apparue au Japon. Tout commence en 1958, un étudiant travaille alors à temps partiel dans la chocolaterie de son père (du côté de Kobe). Il reçoit une carte postale d'un ami qui étudie en France, dans laquelle la tradition de la St-Valentin est brièvement relatée. Il soumet l'idée à son père qui refuse sèchement, mais décide néanmoins de vendre des chocolats ce jour là dans un grand magasin. Il n'en vendra que 3 boîtes. Il n'abandonne cependant pas l'idée et se documente sur le sujet. L'année suivante, il fabrique des chocolats en forme de coeur ainsi qu'une grande pancarte annonçant quelque chose comme "offrez des chocolats à celui que vous aimez" (celui ? oui, vous avez bien lu, ce n'est pas une erreur, lisez plus loin). Le succès est cette fois au rendez-vous. Les années suivantes il perfectionne encore sa technique: quand on achète le chocolat, on peut y faire inscrire son nom et celui de l'heureux élu, ainsi qu'une phrase en anglais comme "I love you" ou "love me tender" (il faut savoir qu'à cette époque Elvis Presley était très populaire au Japon). Il semblerait aussi que les chocolats portaient un signe astrologique occidental. À cette époque également, les signes zodiacaux occidentaux étaient à la mode. 

Pour accroître encore ses chances de succès, le rusé chocolatier invente une histoire de toutes pièces. Une vieille tradition japonaise dit qu'une femme qui montre ses sentiments n'est pas une bonne femme. Il fait publier un article dans un magazine féminin indiquant que ce jour là justement, on peut montrer ses sentiments sans crainte de passer pour une mauvaise fille ! Le demi mensonge (demi car il n'y a pas de quoi craindre de montrer ses sentiments, non ?) prend et tout le monde y croit. Le résultat est qu'aujourd'hui, si beaucoup de personnes ont oublié l'histoire montée de toutes pièces par le chocolatier, au Japon, les femmes offrent des chocolats aux hommes lors de la Saint Valentin (à ma connaissance, c'est le seul pays au monde où les femmes offrent quelque chose aux hommes ce jour là). Mesurez bien toute l'habileté dont à su faire preuve le chocolatier. Il a profité d'une part d'une vieille croyance japonaise et d'autres part des phénomènes nouveaux qu'étaient l'apparition des premiers magazines féminins et le début de l'émancipation des femmes japonaises. 

Dans les nombreux feuilletons télévisés, il n'est pas rare de voir des scènes où une jeune lycéenne rougissante serre une boîte de chocolat qu'elle a sans doute emballée elle-même de ses doigts juvéniles et tremblants, avant, dans un sursaut de spontanéité, de la tendre au garçon qu'elle admire secrètement depuis plusieurs mois, sans oser lever son regard vers lui. Selon les feuilletons, le garçon prend la boîte et rougit aussi, ou alors prononce quelques fortes paroles de circonstance. Ou alors, dans la catégorie feuilletons dramatiques, le garçon ne saisit pas la boîte, ou, affront suprême, la prend et la donne à un de ses camarades (de préférence gras et boutonneux). 

En dehors des rapports amoureux, le chocolat circule aussi abondamment. Il existe un mot japonais appelé "giri" qui n'a pas d'équivalent en français mais veut dire quelque chose comme : devoir social, obligation morale, bref quelque chose qu'on fait plus parce qu'on doit le faire selon les règles de la société dans laquelle on vit, que parce qu'on veut le faire vraiment. Dans les entreprises, les femmes offrent donc à leurs collègues et supérieurs masculins des "giri-choco". C'est pour les remercier de leur galanterie tout au long de l'année et les prier de continuer à être aussi sympa les 364 jours qui suivront jusqu'à la prochaine St-Valentin. 

Sympa d'offrir des "giri-choco", mais alors comment faire pour savoir si on reçoit des chocolats parce qu'une femme vous aime ou simplement parce qu'elle en offre à tous les mâles qu'elle connaît ? Comment différencier les "honme-choco" (chocolats reçus parce qu'on vous aime vraiment) des "giri-choco" (chocolats reçus par obligation) ? Les déçus doivent être nombreux, surtout parmi les étrangers qui ne sont pas au courant de la coutume japonaise avec précision. Il n'y a pas de recette miracle pour savoir de quels "choco" il s'agit, mais quelqu'un de normalement doué devrait pouvoir s'en rendre compte. Si tous les hommes de l'étage ont reçu la même boîte de chocolat ce sont sûrement des "giri-choco", mais si c'est un mignon petit paquet, amoureusement emballé et caché dans votre tiroir.... ...sinon vous pouvez toujours demander (je l'ai fait cette année pour avoir le coeur net) et toutes les personnes qui m'ont donné des chocolats m'ont dit que c'étaient des "honme-choco", montrant ainsi que les Japonaises ont le sens de l'humour.

Le changement par rapport à l'Occident ne s'arrête pas là. En effet, un Japonais qui reçoit un cadeau (n'importe quand) vous le rendra toujours un jour, c'est là une règle essentielle de politesse nippone. Il fallait donc un moyen de "rendre" les chocolats reçus. Un jour particulier, le 14 mars, a donc été inventé de toutes pièces. Il s'agit du "White Day", où les hommes offriront des "giri-choco" à toutes leurs collègues et parfois des "honme-choco".

Pour terminer, soucieux de sa virilité, le mâle japonais n'apprécie pas toujours les chocolats (c'est loin d'être le cas pour tout le monde cependant). Les aliments sucrés sont en effet considérés comme étant "pour femmes" plutôt que "pour hommes". On trouve donc du whisky dans des bouteilles en forme de coeur afin de pouvoir offrir quelque chose à ceux qui n'aiment pas le chocolat.