Chroniques nippones - Irrégulebdomadaire

Numéro 17 - octobre 2001 / Divertissements en tous genres


 



Le drama que j'ai suivi pendant 11 épisodes: "aiga shitai X 3" (c'est son nom). Ce qui peut se traduire par "Je veux être amoureux(se) X 3".
Drama 
Par notre délégué aux drogues télévisuelles

Les diverses chaînes de télévision japonaises, tout comme leur homologues européennes, proposent des émissions en tous genres: jeux, débat, actualités, sport, reportages, etc.
Selon une rumeur tenace, le plat favori de la ménagère nippone serait le "drama". Qu'est-ce donc que cela? Il en passe à toute heure de la journée. Certains drama très populaires repassent plusieurs années après leur première apparition à l'écran. C'est en fait l'équivalent de notre feuilleton.

Il ne s'agit pas d'une série, puisque le nombre d'épisodes est limité (entre une dizaine et une vingtaine en général). Sa qualité ainsi que la vraisemblance du jeu des acteurs peut varier fortement de l'un à l'autre. Ils se décomposent principalement en deux groupes: les drama qui finissent bien, et ceux qui finissent mal. Fait étrange on peut en général prédire dès le début du drama à quelle catégorie il appartient (^_^).

J'avoue volontiers une certaine répulsion pour les divertissements de masse, ce qui sans doute rend mon jugement sévère. Toujours est-il que les drama brillent rarement par le réalisme de leur scénario. Le cadre et les détails sont par contre très soignés.

Prenons ainsi le cas du drama jugé comme "le meilleur" par une personne qui m'est proche. Il met en scène une jeune femme handicapée (mais très sexy) qui ne peut pas marcher et se déplace donc en chaise roulante ou en voiture. Elle est amoureuse d'un jeune homme, fort bien fait de sa personne, qui exerce la sympathique profession de coiffeur. On sent déjà le drama ciblé sur les jeunes. Hélas pour leur bonheur, ils souffrent tous les deux de timidité maladive et mettront plusieurs épisodes à s'avouer leurs sentiments réciproques, le tout brouillé par plusieurs personnages secondaires, plus inconscients du mal qu'ils font que réellement méchants. Par exemple, les parents du jeune homme, représentés par une mère seule qui porte toujours un kimono (symbole des "vieilles" valeurs ?), n'approuvent pas son choix professionnel (on s'en serait douté). Le drama se terminera par le triste décès de la jeune handicapée (qui est tombée gravement malade un ou deux épisodes avant la fin). Émouvant non ?

Dans beaucoup de drama les situations invraisemblables, qui n'ont aucune chance d'exister dans la vie réelle ne manquent pas. Citons celui où un père au foyer divorcé élève seul son fils (il ne doit pas y avoir beaucoup de père au foyer divorcés élevant seuls leur enfant au Japon). Ou celui (attention l'explication est complexe) où suite à une déplorable incartade amoureuse, une petite fille échappe à la surveillance de sa mère et est tuée par un détraqué. Le mari, pour se venger de sa femme adultère, kidnappe alors l'enfant du détraqué (une petite fille de quelques mois) et prétextant une adoption, la ramène dans sa famille. Sa femme finira par se douter de quelque chose et apprendre la vérité (toute l'action se déroule alors que la fille "adoptée" a 15 ans et vient d'entrer au lycée, elle n'est au courant de rien, mais épisode après épisode...). Pour continuer cet édifiant tableau, un drama terrible de tristesse où une jeune femme (une vingtaine d'années) souffre d'une maladie incurable qui lui fait perdre peu à peu la mémoire (de l'Alzheimer précoce ???). Malgré tout elle veut un enfant, mais hésite beaucoup (plusieurs épisodes). Enfin, pour terminer, dans la catégorie "les politiciens sont méchants", voici "un terrible été" (c'est le nom du drama). L'honnête secrétaire d'un politicien en vue, découvre des malversations. Il se prépare à tout annoncer à la police, mais des hommes de main sont déjà sur sa piste. Fuyant dans les bas-fonds de Tokyo, il tombe sur une scène d'incendie. Vite, il passe sa montre au poignet d'un cadavre atrocement brûlé (on ne peut plus l'identifier) pour faire croire à sa propre mort. Il sera contraint de vivre parmi les sans-abri, ne pouvant plus contacter sa femme et sa petite fille qui le croient mort. S'il les contacte il risque en effet de donner l'alerte aux terribles hommes de main ! Heureusement, comme on pouvait s'y attendre, les sans-abri sont de très braves gens et ils lui donneront un bon coup de main pour se tirer d'affaire (j'ai suivi un seul épisode, je ne peux pas vous en dire davantage).

Pour me rendre compte par moi-même, j'ai suivi pour vous un drama de 11 épisodes appelé "aiga shitai X 3" (peut-être parce que les personnages principaux semblent être 3 ?). Le rythme plutôt lent de l'intrigue et le côté "politically correct" des personnages permet à une personne n'ayant pas encore une maîtrise parfaite du japonais de le suivre sans problèmes. Il contient quelques éléments typiques des drama. Ainsi un des personnages est professeur de lycée. Le professeur de lycée semble être un personnage récurrent des drama. Il travaille dans un lycée pour jeunes filles. Le lycée pour jeunes filles est lui aussi un lieu récurrent des drama. Un autre personnage masculin est écrivain. Ce n'est pas le premier écrivain que je croise dans un drama ;-). Du côté des filles on a une employée d'un hôtel et une "freeter" (voir numéro 15 des Chroniques-Nippones). On notera encore la présence d'un lycéen (il a des problèmes avec ses parents) et d'une lycéenne, d'une mère de famille (que son mari, personnage tout à fait cynique, trompe allègrement) et du gérant d'un restaurant d'une chaîne très répandue au Japon (vous noterez donc l'habile publicité glissée dans le drama).

Malgré tout, ce drama contient des éléments montrant bien les changements sociaux du Japon moderne. La "freeter" refuse ainsi de se laisser entraîner dans une carrière jouée d'avance dans une grande entreprise. Les deux individus qui l'interviewent sont d'ailleurs dépeints comme d'abominables machos. Ils lui demandent notamment pourquoi elle veut travailler alors qu'elle est jolie et peut donc se marier facilement ! La mère de famille, finit (en 11 épisodes) par se rendre compte que son mari la trompe (épisode 7) puis par trouver le courage nécessaire pour divorcer (dernier épisode) laissant ses deux enfants (qui sont tout à fait égoïstes) à la charge de son mari. Elle retrouve sa liberté ! Quant au professeur, il finit par se faire licencier pour avoir envoyé ses élèves faire des travaux pratiques en ville (on connaît l'influence pernicieuse des villes sur les jeunes filles) plutôt que de les garder enfermées en classe. Au dernier épisode, ses élèves finiront par obtenir sa réintégration dans le lycée.

Alors ? Est-ce vrai ? Les ménagères raffolent-elles de ce genre de choses ? Je me suis livré à un sondage atrocement non-représentatif, sur deux ménagères nippones que j'avais sous la main. L'une a environ 50 ans, elle se passionne pour les drama policiers. Elle est en effet capable d'en regarder des quantités respectables. Regarder n'est pas cependant le terme exact puisqu'elle se livre à diverses activités tout en jetant un oeil dessus de temps à autre. L'autre ménagère a environ 30 ans (c'est la fille de la première). Elle a ses drama favoris (dont un terrible été). Elle en suit sérieusement trois par semaine, enregistrant en video les épisodes qu'elle ne peut pas regarder.

Moralité: comparés à nos feuilletons, les drama sont souvent mieux réalisés. Les réalisateurs n'hésitent pas à les mettre en scène dans des endroits célèbres, touristiques ou très spectaculaires. Le souci du détail dans les professions des protagonistes les rend intéressants à suivre pour un étranger. Par contre du côté du scénario c'est tout aussi invraisemblable que les feuilletons européens, voir davantage, surtout dans les situations familiales présentées, souvent simplement inexistantes au Japon. Si les drama présentent parfois des éléments tout à fait révolutionnaires: la femme qui décide de divorcer, le jeune homme prenant en mains son avenir lui-même, etc. ils reproduisent la plupart du temps les schémas traditionnels: la mère est au foyer, le père travaille, les enfants étudient.

 

 

Au théâtre
Par notre délégué aux affaires culturelles 

Representation au theatre No de KanazawaOn reste dans les divertissements, mais dans un tout autre registre que le précédent. Voici, venu du fond des âges le théâtre Nô japonais. Tout le monde en a entendu parler, mais rares sont ceux qui l'ont réellement vu. Parmi les étrangers bien sûr, mais parmi la population japonaise aussi. Il a la réputation d'être terriblement hermétique, ennuyeux, voire carrément barbant. Qu'en est-il vraiment?

Pour commencer, il faut savoir que Kanazawa est connue comme une ville où la tradition du Nô continue à s'épanouir. Cela remonte à l'ère féodale. Le seigneur Maeda était à la tête de la deuxième fortune du Japon, derrière le Shogun. Le Shogun ayant strictement limité les dépenses militaires de ses vassaux (pas fou le Shogun), M. Maeda avait plein d'argent à dépenser. Il l'utilisa notamment pour soutenir le développement du Nô. Contrairement au théâtre Nô actif dans d'autres régions du Japon et spécialement prisé des artistocrates, le théâtre Nô de Kanazawa était aussi apprécié des citoyens moyens. Le style qui s'est développé ici fut appelé le style Kaga Hôshô.

Un théâtre Nô est un peu différent différent d'un théâtre usuel. La scène est surmontée d'un toit et toujours décorée uniquement d'une peinture représentant un pin. C'est un rappel de l'époque où le Nô se jouait en plein air. Comme prévu à première vue, cela semble assez formel. Le choeur et divers musiciens entrent par une petite porte dissimulée dans le mur et prennent place. Enfin, il faut comprendre qu'ils s'asseyent à la japonaise aux emplacements prévus.

Première surprise (pour un spectateur non-averti), une pièce de Nô est traditionellement précédée d'une pièce de Kyôgen. Le Kyôgen est un art théâtral voisin du Nô. Il en est en quelque sorte la face comique, tandis que le Nô en est la face dramatique. Le Kyôgen est assez vivant et amusant. Avec mon niveau (somme toute plutôt moyen) en japonais et le document en anglais reçu à l'entrée du théâtre, j'ai réussi à comprendre une bonne partie de ce qui se disait.

Vient ensuite le Nô proprement dit. Comme c'est davantage chanté que parlé et de plus dans une forme de japonais ancienne et poétique, le comprendre tient de la gageure. Les Japonais aussi ne comprennent pas en général. Plusieurs spectateurs avaient une sorte de script (en japonais) retranscrivant les paroles des acteurs et les "traduisant" en japonais commun, tout en donnant des éléments permettant de suivre l'action. Le jeu des acteurs est en effet hautement stylisé. Chaque geste et chaque posture ont leur signification. Pour suivre une pièce de Nô dans de bonnes conditions, il convient donc de s'informer au maximum. Un travail d'approche doit être effectué, sinon ça doit effectivement être fort peu intéressant. À notre siècle de consommation immédiate et facile, pareil art est plutôt à contre-courant!

Le Nô évite le plus souvent volontairement les ficelles dramatiques usuelles. Thème et dramaturgie sont extrêmement simples. Il s'agit bien souvent d'une seule émotion, qui est exprimée crescendo par l'acteur principal. Le tout est accompagné par un petit orchestre composé d'une flûte et de quelques tambours. Un choeur est aussi là pour apporter sa voix à l'ensemble.


 
Nô et Kyôgen écrits en caractères japonais. Si vous voulez en apprendre davantage sur le Nô, appuyez sur l'un des deux caractères.