Chroniques nippones - Irrégulebdomadaire

Numéro 16 - septembre 2001


 
La dernière nouveauté en date. Des personnages dansants en 3D téléchargeables sur votre téléphone. 
Téléphonie mobile 
Par notre délégué virtuel

En 1990, des lycéennes japonaises commencèrent à utiliser des "pagers" pour communiquer entre elles. Il devint populaire d'avoir des "pager friend", des amis que l'on a rencontrés grâce à ce moyen de communication et que l'on a jamais vus réellement. Sans le savoir, elles entamèrent alors une révolution qui allait transformer le futur téléphone mobile, d'un outil professionnel en un instrument de loisir.

L'arrivée des téléphones mobiles permettant aussi bien de téléphoner que d'envoyer des messages provoqua le déclin des "pagers" et le boom rapide de la "thumb tribe" (tribu du pouce : on utilise le pouce pour composer et envoyer les messages sur le téléphone). En effet, l'utilisation des téléphones mobiles étant interdite dans les transports en commun et mal vue dans divers lieux publics, beaucoup d'utilisateurs soignent leur manque en envoyant des messages électroniques. Il n'est pas rare de croiser des gens marchant tranquillement tout en composant un message sur leur téléphone mobile. Moins fréquent, mais nettement plus virtuose, est le(la) collégien(ne) qui tient le guidon de son vélo d'une main, tout en composant un message (mieux vaut peut-être leur laisser la place sur le trottoir...), le tout à bonne vitesse (vitesse du vélo et vitesse du pouce).

Dans une société cloisonnée par des barrières de niveau social et d'âge (sans parler de la simple distance géographique), l'e-mail est un moyen d'élargir son cercle de connaissances. Les sites de rencontres sont ainsi les plus visités (et aussi ceux qui envoient le plus de pub sur les mobiles, au moins une dizaine par semaine). De nouveaux problèmes sociaux ont ainsi fait leur apparition avec des cas récents de "meurtre de correspondant électronique" ou de "prostitution par site de rencontres" (ce sont quelques cas, ne pas exagérer !).

Les jeunes (qui sont le moteur des changement culturels) eurent tôt fait de remplacer les sonneries de téléphone usuelles par des mélodies plus intéressantes et de transformer les écrans de veille en y mettant souvent des personnages issus de dessins animés. Actuellement, chacun cherche à personnaliser son téléphone. Le choix de straps de téléphones est aussi immense. Le téléphone n'est plus un objet, mais bien plus une extension de soi-même, une sorte d'animal familier ou de talisman, indispensable pour vivre. 

Les dernières nouveautés en date sont des applications en Java™ téléchargeables sur votre téléphone. On peut ainsi charger des jeux et maintenant des personnages (souvent issus de jeux sur consoles) en 3D. Deux publicités télévisées illustrent bien la chose. La première montre 3 employés dans leur bureau. Ils tuent le temps en jouant à des jeux sur leurs téléphones. Le patron entre et hop, ils mettent le téléphone à l'oreille et font semblant de travailler. La seconde publicité est très intéressante. Une jeune femme est en train de pleurer sur son lit, un bref flash-back nous montre la rupture avec son boyfurendo (boyfriend). Elle prend son téléphone portable et regarde l'écran où un personnage en 3D effectue une petite danse sympathique et légérement grotesque. Elle sourit alors. Le personnage du téléphone, par ses pitreries, l'a réconfortée ! Cette publicité présente donc le téléphone portable (et son personnage 3D) comme un ami.

De nos jours, 60 millions de téléphones mobiles sont en circulation au Japon (ce qui fait un téléphone mobile pour 2 personnes), dont près de la moitié sont compatibles avec une utilisation d'internet. Quelle somme les Japonais consacrent-ils à leur téléphone ? Le graphique 1 le montre. Il a été réalisé par une société de sondages qui a questionné des Japonais de 15 à 59 ans. On leur a demandé quel était le montant d'argent de poche (en yens bien sûr) à leur disposition au mois de mars 2000 et au mois de mars 2001, et combien ils avaient consacré aux dépenses de téléphonie mobile. Le total d'argent de poche mensuel est en forte diminution, mais par contre le total des dépenses de téléphonie mobile est en légère augmentation.

Le graphique 2 nous montre dans quel but le téléphone est utilisé. Il tient compte de tous les modes d'utilisation, aussi bien l'envoi de messages, que la visualisation de sites internet ou la bonne vieille discussion téléphonique. On constate que les utilisations sérieuses ne prennent pas beaucoup de temps. Le téléphone mobile est donc réellement un loisir. Certains l'utilisent même pour "tuer le temps". 

L'auteur de l'étude ethnologique consultée pour cette article ajoute "comme on peut le voir, les téléphones mobiles japonais sont remarquables non seulement en termes de quantité, mais aussi pour la manière unique dont ils sont utilisés. Le Japon est en train de créer sa propre "culture du mobile", très différente de la "culture du mobile" des pays occidentaux.

Cette automne, la nouvelle génération de téléphones mobiles (dont on nous rebat les oreilles depuis un moment déjà) devrait être mise en vente. Elle devrait disposer de terminaux Multi-Media améliorés et permettre une utilisation dans le monde entier. Aux dernières nouvelles cependant, les résultats des essais ne seraient pas très optimistes. Quoi qu'il en soit, sur quels nouveaux et inattendus changements sociaux cela débouchera-t'il ?

L'étude consultée pour écrire cet article s'intitule : "Syntony, Distony, Virtual Sisterhood, and Multiplying Anonymous Personalities-Invisible Pseudo-Kinship Structures through Mobile Media Terminal's Literacy" par Kenichi Fujimoto. Elle a été publiée dans "Senri - Ethnological studies" no 52. Publié par le Musée National d'Ethnologie.

 

À l'école
Par notre délégué aux affaires scolaires 
On entend beaucoup parler de l'école nippone et des divers problèmes qui la frappent, mais en quoi consiste-t'elle exactement ?

Tout commence au jardin d'enfants (en bas de l'image). Un enfant y passera de 2 à 3 ans. Il y entre en effet à 3 ou 4 ans. Les jardin d'enfants sont des institutions privées. Ils y font la même chose que dans les classes comparables dans nos pays, mais l'attention est portée sur leur développement. La baisse de la natalité au Japon et un système d'études compétitif font qu'on cherche le plus tôt possible à leur inculquer des connaissances utiles pour la suite et à développer leur intelligence. 

Vient ensuite l'entrée à l'école élémentaire à l'âge de 6 ans. Elle dure 6 années. La gradation se fait de un à six (c'est donc le contraire du système français). Contrairement au jardin d'enfants, l'école élémentaire est obligatoire. La plupart des écoles élémentaires sont des écoles publiques. Il existe cependant également des écoles privées (mais payantes).

Après le passage à l'école primaire, c'est l'arrivée au collège. Les collèges sont aussi pour la plupart des écoles publiques. Le passage y dure trois ans. Ils sont souvent nettement plus grands que les écoles élémentaires, les élèves plus âgés pouvant se déplacer plus loin, ils peuvent être réunis en grand nombre. On compte en moyenne quatre écoles élémentaires pour un collège. 

Après le collège, les élèves cessent d'être tous ensemble sans distinction de niveau scolaire et intellectuel. Les lycées ont en effet des examens d'entrée. Les élèves sont donc sélectionnés. Certains lycées sont destinés aux élèves les plus doués et d'autres aux élèves que la nature (ou les circonstances) ont moins favorisés. Le lycée dure également trois ans et il a la redoutable mission de préparer aux examens d'entrée à l'université. Il existe de nombreux lycées privés.

Pinnacle du parcours académique d'un nippon, l'université impose aussi un examen d'entrée. Plus l'université est prestigieuse, plus l'examen est difficile. Beaucoup d'universités sont privées.


 

L'inconvénient du système est qu'une pression très forte est placée sur l'étudiant lors des examens d'entrée au lycée et des examens d'entrée à l'université. L'entrée dans un lycée qui prépare bien à l'université et ensuite l'entrée dans une université prestigieuse peuvent en effet conditionner toute l'existence de l'individu concerné. Sortir d'une bonne université, c'est s'ouvrir les portes des meilleurs emplois. En conséquence, beaucoup de parents (on imagine que les enfants s'intéressent rarement spontanément aux études) ne se contentent pas des cours officiels et envoient, après l'école régulière, leurs enfants dans diverses institutions privées (appelées "juku") pour qu'ils y recoivent un enseignement supplémentaire. 

Les vacances d'été qui peuvent sembler assez longues (de fin juillet à début septembre), ne sont pas aussi tranquilles qu'elles en ont l'air. D'abord, des devoirs de vacances sont proposés (il est bien sûr chaudement recommandé de les faire). Plus on se rapproche de l'université, plus ils sont abondants. Et puis avant le début des vacances, les publicités des "juku" tombent dans les boîtes aux lettres et proposent divers stages, seminaires, cours, etc. pour préparer l'enfant aux diverses matières utiles. Par ailleurs les écoles régulières (surtout les lycées) elles-mêmes, organisent des cours supplémentaires. Les lycéens sont donc officiellement en vacances (les professeurs aussi) mais ils continuent d'aller à l'école. En effet, un lycée se doit de publier le détail des universités dans lesquelles ses lycéens ont pu entrer. Plus ils entrent dans de grandes universités plus le lycée est fier. La pression mise sur les lycéens pour qu'ils étudient correctement est donc forte non seulement du côté des parents, mais aussi du côté des enseignants. 
 

Heureusement, une fois entré à l'université, l'étudiant pourra s'y reposer. Mis à part les universités les plus célèbres, où la pression reste forte (cela dépend encore des facultés), le parcours devient alors assez facile. Il suffit d'avoir le nombre de points minimal (assez bas) pour pouvoir en sortir. Pour donner un exemple, dans une institution que je connais assez bien, le nombre de points minimal est de 30 sur 100. S'il est dur d'avoir le maximum de points, il est facile de survivre et de sortir avec le diplôme nécessaire. 

Les aspects étranges de ce système sont nombreux. Faites l'expérience de demander à un Japonais s'il pense que le système scolaire nippon est bon. Je n'ai pu en trouver aucun qui me dise que le système était bon. La plupart disaient qu'il avait besoin d'être modifié. 
Par ailleurs certaines institutions proposent leurs services du jardin d'enfant à l'université. Si vous réussissez à placer votre enfant dans le jardin d'enfant, il est assuré d'arriver jusqu'à l'université. En effet s'il ratait l'examen d'entrée, cela voudrait dire que les institutions précédentes (institutions soeurs) n'auraient pas donné un enseignement suffisamment bon. D'où promotion quasi-automatique. La rivalité entre mères pour réussir à mettre leur enfant dans pareille jardin d'enfants est donc féroce. On a vu le cas du meurtre d'un petit enfant par une autre mère à Tokyo, furieuse que son enfant n'ait pas pu entrer dans le jardin d'enfants. 

Ayant travaillé dans plusieurs écoles, lycées, etc. pour des durées plus ou moins longues. Je vous en parlerai une prochaine fois plus en détail. Si vous avez des remarques ou des commentaires, n'hésitez pas à envoyer un e-mail.