Chroniques nippones - Irrégulebdomadaire

Numéro 15 - août 2001


 
Freeter
Par notre spécialiste des changements sociaux

En simplifiant très grossièrement, on dira que la vie d'un Japonais est toute tracée. À 7 ans, il entre à l'école primaire, à 13 au collège et à 16 au lycée. À 19 ans c'est le début de l'université. Après l'université, vient la recherche d'un travail. Pour ceux qui sortent d'une université prestigieuse, les entreprises viennent les chercher, les autres doivent chercher eux-mêmes.

On le sait, une fois dans son entreprise, l'employé nippon y fera sans doute toute sa carrière. Bien souvent, les entreprises travaillant à l'échelle nationale, imposent des transferts (appelés tenkin). Si vous êtes dans une entreprise internationale, vous pouvez même être envoyé à l'étranger. Après un certain laps de temps, vous êtes ainsi "invité" à aller travailler dans un autre bureau ou une autre usine de la firme, à parfois des centaines de kilomètres de votre ville d'origine. Inutile de dire que cela ne favorise pas la vie de famille. Certains sont même contraints de vivre séparément pendant la semaine, ou des périodes plus longues. Récemment certaines firmes cherchant à diminuer leur personnel proposent des tenkin particulièrement lointains ou ennuyeux, pour pousser l'employé à démissionner. 
Le soir venu, on ne peut pas toujours rentrer immédiatement à la maison. Si du travail supplémentaire est à effectuer on reste sagement au bureau. Et si il n'y a pas de travail, on ira en groupe boire des verres pour resserrer les liens entre employés. Toutes ces obligations ne sont pas "obligatoires" mais si on ne s'y plie pas, on voit toutes ses possibilités de carrière évaporées. Avec les années d'ancienneté, on verra son salaire augmenter petit à petit et avec un peu de chance on gravira quelques échelons dans la hiérarchie de l'entreprise.

Une femme peut espérer une brève pause, le temps de mettre au monde quelques enfants. Ensuite, si le ménage n'a pas spécialement besoin d'argent, elle s'occupe de sa maison. Si le ménage a besoin d'argent elle reprend du travail (à mi-temps souvent), tout en accomplissant les tâches ménagères. Mieux vaut donc ne pas travailler car elle ne peut pas espérer beaucoup de soutien d'un mari de toute façon plutôt absent.

Beaucoup de jeunes Japonais, cherchent à échapper à ce style de vie, en se plaçant délibérément en dehors du système professionnel et social en vigueur. Ils ne se plient plus aux diverses obligations sociales et professionnelles. L'économie nippone est en effet riche de petits boulots en tous genres, requérant du personnel peu ou pas qualifié. Ces personnes sont appelées des "fulitâ". Ce mot vient de l'anglais "free" (libre) à partir duquel les Japonais ont créé le mot "freeter", qui prononcé à la japonaise donne "fulitâ". 
Le plus étrange c'est que c'est devenu une "profession" en soi. Souvent à la télévision par exemple, on voit une personne interviewée, avec en dessous son nom et sa profession, et surprise, c'est indiqué "fulitâ". La personne travaille peut-être comme serveur, ou comme garde de sécurité, mais on dit qu'il ou elle est "fulitâ".
Les emplois de "fulitâ" les plus courants sont dans la restauration et la vente. Beaucoup de magasins emploient en sus de quelques personnes fixes, une escouade de jeunes gens plus ou moins bien rémunérés. Dans la plupart des "convenience stores" (voir ci-dessous), les employés ne sont pas des employés fixes. Pour les garçons (même s'il y a quelques filles) les emplois de "garde" sont fréquents. La plupart de ces gardes s'occupent de surveiller des trous dans la chaussée pour s'assurer que personne ne tombe dedans. Si vous êtes capable de tenir debout plusieurs heures et que vous pouvez tourner un bâton rouge luminescent sans vous fatiguer, vous pouvez être garde.
 
Beaucoup d'étudiants travaillent en parallèle à leurs études. Ces petits boulots sont appelés "arubaito" (de l'allemand Arbeit : travail) ou plus familièrement "baito". Certaines personnes âgées font également des "arubaito" pour arrondir leur retraite. Les "fulitâ" par contre, ne font que çà, ils n'ont pas de retraite ou d'études à côté.

Ce phénomène est bien la marque des changements qui affectent la société nippone. On n'a pas affaire à une révolution violente et rapide, mais plutôt lente et inéluctable.

PS : Notez l'habileté avec laquelle les Japonais détournent des mots étrangers pour en faire de nouveaux termes.

 

Conbini
Par notre délégué aux achats en tous genres.
Fin de la 2ème guerre mondiale. Les Japonais découvrent les joies de la société de consommation. Ce sont d'abord les grands magasins qui prendront la première place dans le cœur (et le porte-monnaie) des consommateurs. Ils seront détrônés en 1972 par les supermarchés. Les derniers venus sont les "convenience stores". Cette année, le chiffre d'affaires de la première chaîne de "convenience stores" a dépassé le chiffre d'affaires de la première chaîne de supermarché. Pour ceux qui aiment les chiffres, elle a vendu pour 2.0466 trillions de yen de marchandises diverses dans ses 8'602 magasins.
Le terme "conbini" est une contraction du mot "convenience store". On prend le début du mot "conveni" et on prononce à la japonaise, ça donne "conbini".

Les conbini sont nombreux. Chaque coin de ville, chaque bout de banlieue a le sien. Les chaînes de conbini (six exemples ci-dessus) sont également nombreuses. À l'échelle nationale, il y en a plus d'une dizaine. 
Les principales caractéristiques de ces magasins sont qu'ils sont petits et ouverts en permanence. Ils proposent toute une gamme de nourritures préparées, allant des nouilles instantanées aux bento (boîtes pique-nique japonaises). On y trouve aussi le nécessaire pour la vie de tous les jours : dentifrice, shampooing, cosmétiques; des boissons, tout le choix allant des pires succédanés de chimie à la dernière boisson branchée; de la lecture, des magazines à forts tirages et les manga les plus connus; des articles de papeterie, des médicaments simples (aspirine, sparadrap); des cigarettes et de l'alcool; etc. 
Par contre inutile d'y chercher des produits de luxe ou des produits de base. Ce n'est pas là qu'on trouvera les ingrédients pour faire un gâteau. On peut par contre trouver de fort belles tranches de gâteau prédécoupées dans leurs emballages en plastique.

Le faible coût de certains des produits (vendus en masse à l'échelle nationale) attire bien entendu une clientèle jeune soucieuse de peu dépenser plus que de se nourrir convenablement. 
Le hamburger est vendu pour 100 yens (0.95 euros) Ces 3 sandwichs sont la "suggestion du jour" d'une chaîne de conbini. 90 yens seulement (0.85 euros)  Aujourd'hui à Lawson, le bol de ramens "choyu" froides à390 yens (3.70 euros).

Les conbini ne se limitent pas aux biens matériels. Il est ainsi possible d'acheter des billets de concerts en tous genres, des voyages, des timbres, de faire des photocopies, d'envoyer des fax ou de payer ses factures dans les conbini. On peut donc vivre en fréquentant uniquement un conbini. 

Les conbini sont loin du charme des magasins à l'ancienne ou de la beauté rutilante des grands magasins nippons, mais ils font leur chemin. Il s'agit en général d'un magasin grand comme un Casino de quartier (la chaîne française, pas les roulettes !). Un ou deux jeunes gens s'activent derrière la caisse. Ils ont trouvé leur clientèle, le plus souvent jeune et/ou pressée. Peut-être que leur fréquentation croissante est aussi le rejet de l'atmosphère empesée et guindée des autres lieux de consommation. Un bon indice de comparaison du style des magasins est d'écouter comment leur personnel crie "irashaimase" (salutation traditionnelle "lancée" aux clients). Dans un grand magasin, quelques jeunes filles dans d'élégants uniformes vous accueillent de plusieurs "irashaimase" courtois et gracieux. Ou alors un monsieur dans un costume impeccable vous lance un "irashaimase" ni trop fort ni trop faible, tout aussi impeccable que son costume. Dans un magasin à l'ancienne, le ou la gérante vous crie d'un voix bien forte un sympathique et rugueux "irashaimase". Dans les conbini par contre, les voix sont en général un peu mornes (il faut dire que c'est ouvert 24 heures sur 24). 

Comme le photographe animalier qui s'installe près d'un point d'eau, installez vous quelques minutes près d'un conbini situé dans un centre-ville quelconque et vous pourrez sans aucun doute observer quelques spécimens de nippons modernes parmi les plus colorés (le terme "coloré" est choisi à dessein, lisez ou relisez le numéro 14 des chroniques, sur la mode).

Le secteur des conbini semble cependant arriver à son point de croissance maximal. Certains prévoient déjà des fermetures de magasins ou des alliances entre chaînes concurrentes. Le nombre de ces petits magasins est en effet élevé.