Chroniques nippones - Irrégulebdomadaire

Numéro 14 - juillet 2001


 
Les algues en sursis
Par notre délégué aux organismes marins

Les Japonais ne consomment pas que du poisson. Ils tirent aussi des algues de la mer. Le konbu (varech) par exemple est utilisé par la ménagère nippone pour faire du bouillon dans beaucoup de plats, comme le cube instantané par la ménagère occidentale.

Mais une des principales formes sous laquelle les algues sont consommées ce sont les nori. Les nori ressemblent à du papier vert. Très fins, ils sont coupés dans diverses tailles et formes selon l'utilisation que l'on compte en faire. Sur la photo, on voit par exemple des nori de grand format pour réaliser des te-maki zushi.

Les nori sont obtenus par culture d'une algue. Des sortes de filets à mailles très larges (pas de danger pour les poissons ;-) sont installés à portée de la surface. Lentement mais sûrement, les algues s'y installent et grandissent. Après un certain temps, il n'y a qu'à tirer le "filet" et à récolter les algues déposées dessus. Jadis elles étaient mises à sécher sur des rochers et aplaties pour obtenir des feuilles. De nos jours le procédé est bien sûr industriel. La culture par contre se fait toujours en pleine mer.

C'est là que le bât blesse. Une région produisant depuis des siècles des nori réputés et en quantité est la mer d'Ariake, sur l'île de Kyûshu, à proximité de Nagasaki. Or une autre tradition japonaise (pratiquée depuis l'ère Edo) vient interférer. C'est la prise de terrains sur la mer. Les Japonais ont l'habitude de creuser un bout de montagne, de mettre les déblais dans la mer (de préférence dans une baie) et de gagner ainsi du terrain, très précieux dans un pays où les endroits constructibles se font de plus en plus rares et valent de plus en plus chers.

Pour protéger des inondations et des tempêtes un projet de cette sorte en cours de réalisation, une grande digue de béton de 7 kilomètres de long a été construite dans la baie d'Isahaya. Les portes de la digue ont été fermées en grande pompe et tout le monde pensait que tout allait aller pour le mieux. Les promoteurs immobiliers se réjouissaient déjà des nouveaux terrains qu'ils pourraient utiliser pour spéculer. Mais depuis la fermeture de la digue, la production de nori dans la mer d'Ariake a cruellement baissé. La plupart des pêcheurs d'algues sont maintenant dans les chiffres rouges et luttent pour leur survie.

De querelles d'experts en rapports de gouvernement, on en est finalement arrivé à la conclusion que la fermeture de la digue avait perturbé le flot des courants dans la baie, causant ainsi une croissance anormale du plancton provoquant une diminution de la pousse des algues. Les pêcheurs ont donc réclamé l'ouverture de la digue. Ils ont manifesté à plusieurs endroits et ont même forcé le passage à l'intérieur du Ministère de l'Agriculture, des Forêts et de la Pêche. Ils est rare que des Japonais manifestent mais quand ils sont determinés (dans ce cas leur survie en dépend), ils le font sans faillir. Les manifestations gardent cependant un caractère ordré et organisé typiquement japonais, avec des groupes défilants en rangs serrés et hurlant en choeur des slogans lancés par une sorte de maître de cérémonie.

Certains experts ont prédit que l'ouverture de la digue va causer de nouveaux problèmes, puisque l'eau retenue derrière, fortement polluée car ne circulant plus, va se répandre dans toute la mer d'Ariake. Le gouvernement a cependant cédé à la pression populaire, d'autant plus que le prix des nori partait à la hausse, la pénurie menaçant. De nombreux magasins et commerces qui se fournissaient en Chine, où le nori est bien meilleur marché, s'apprêtaient à en importer encore plus.

 

La mode
Par notre spécialiste des questions vestimentaires


Le Japon est sans aucun doute l'endroit au monde où la mode évolue le plus vite. Je ne parle pas ici de la haute-couture ou des défilés de mannequins émaciés et squelettiques sur lesquels un créateur cocaïnomane a jeté quelques hardes savamment déchirées (que les créateurs de mode qui lisent ces lignes me pardonnent, je ne pense pas à eux mais bien sûr à leur concurrent). Je parle de la mode de tous les jours, de ce que les gens portent dans la rue.

À Tokyo, il paraît que la mode change plusieurs fois, tandis que dans le reste du monde elle ne change qu'une fois pendant la même période. (Presque) Tout le monde a entendu parler des ganguro, ces jeunes Japonaises qui se bronzent et se maquillent avec un sens certain de l'excès. Tout le monde sait aussi que les Japonais(es) raffolent des produits de marques célèbres. Mais qu'en est-il dans la réalité ? On ne croise donc que des ganguro habillées par une grande marque ? La réalité est bien sûr tout autre. Je vais tenter de vous en donner un aperçu. Il ne s'agit que d'un aperçu basé sur les spécimens à portée de main, tous ceux que je croise dans la rue et un paquet de magazines féminins. Pareille recherche ferait frémir d'horreur tout sociologue diplômé, mais elle nous suffira ;-) Cette "enquête" a été réalisée en juin 2001. D'ici quelque mois la mode aura sans doute déjà changé.

La jeune (disons de 18 à 30 ans) Japonaise relativement typique se teint les cheveux. S'il y a quelques années la teinture était la marque des excentriques les plus extrêmes, elle est devenue la règle. Dès qu'elle a quelque argent à sa libre disposition, la jeune Japonaise se teint les cheveux. Tous les tons de bruns sont représentés. En général cela varie de quelques mèches légèrement brunies, à une belle chevelure cuivre. Le blond reste encore la marque des excentriques. Il est difficile de trouver une jeune Japonaise qui porte sa couleur naturelle.

Point de vue habillement, le critère principal est que ça doit être "kawai". Que veux dire "kawai" ? C'est une notion très importante à saisir pour bien comprendre les choix d'une Japonaise. "Kawai" se traduit par mignon. Quelque chose de beau n'est pas forcément "kawai", de même quelque chose de "kawai" n'est pas forcément beau. Vous conviendrez que "mignon" et "beau" n'ont en effet pas exactement le même sens et sont subtilement différents. Donc il faut des habits (et des chaussures, et des sacs, et des accessoires en tous genres) "kawai". La priorité ira aux couleurs voyantes et très flashy. Une grande différence avec les goûts européens est que le sens de la mesure ne semble pas exister. Ça peut parfois être très très voyant et très très flashy. Autre détail, les pulls, T-shirt et autres vêtements portent souvent des inscriptions en anglais ou en français tout à fait délirantes (mais c'est pareil en Europe, les T-shirts avec des kanji inscrits dessus ont souvent des sens assez fous).

Selon le degré de la teinture et de la "visibilité" de l'habillement, la jeune femme pourra être qualifiée de "garu" (prononcer gaallou). Ce mot vient de l'anglais "girl". La frontière entre la femme et la "garu" semble fluctuante et plutôt floue. Un bon exemple de "garu" totale est Mlle Ayumi Hamasaki, une chanteuse connue au Japon (dont la photo orne cet article). Vous constaterez que sa teinture ne laisse aucune place à sa couleur naturelle, de même son maquillage parfait (admirez le contour des yeux) doit lui avoir pris pas mal de temps. C'est définitivement une "garu". Des "garu" 100 % comme celle-ci sont rares, pas plus de 5% des jeunes femmes.

Côté jeunes hommes, la mode est plus difficile à cerner, mais LA coiffure qu'il faut avoir est le genre "savamment ébouriffé". Là, encore, la teinture est utilisée plus ou moins fortement. Les couleurs sont par contre nettement moins vives. Il n'existe pas à ma connaissance (jamais entendu) de qualificatif précis pour cela. Le terme "boy" n'est pas utilisé. Comme dans le monde entier, ce sont les femmes qui font et défont les modes plus que leurs équivalents masculins.

Les réfractaires aux modes existent bien sûr. Les réfractaires aux marques surtout. Car une Japonaise mal coiffée ou mal habillée (de son propre point de vue, pas du vôtre, même si vous ne trouvez pas çà beau), c'est rare. Pour davantage d'informations sur le sujet, rendez-vous à la rubrique "Textes" et découvrez-y le point de vue de deux Japonaises. Vous pouvez également appuyer sur le mot "fashion" (en caractères japonais ci-dessous) pour découvrir un mini-dossier sur le sujet avec de nombreuses photos.

Pour conclure, il paraît que la mode des ganguro est en train de disparaître. En province (comme à Kanazawa) elles n'étaient déjà pas nombreuses, mais je n'en ai plus vu depuis plusieurs semaines. Si quelqu'un qui habite Tokyo lit ces lignes, merci de jeter un coup d'oeil dehors et de confirmer ou infirmer mon propos. Autre anecdote, l'enseigne (faite de lettres en fer forgé visées dans un bloc de béton) du magasin Gucci de Kanazawa a été volée (il y a quelques mois). Depuis, chaque soir les employés placent dessus une sorte de protection en fer qui est lourdement cadenassée.